Daniel Libeskind : greffer du neuf sur l'ancien, sans jamais l'imiter
Berlin, Dresde, Toronto, Anvers : les grands projets de Daniel Libeskind, Praemium Imperiale 2026, sont souvent des greffes sur des bâtiments existants. Ce qu'on en retient pour réhabiliter.
Le 28 octobre, à Tokyo, Daniel Libeskind recevra le Praemium Imperiale 2026 d'architecture, l'une des plus hautes distinctions artistiques au monde. On le connaît pour ses volumes tranchants, ses façades de métal qui semblent avoir été fendues. On le connaît moins pour ce qu'une bonne partie de son œuvre a en commun : elle s'accroche à un bâtiment qui était là avant elle.
Chez Xiléades, on ne dessine pas de musées. On transforme des locaux existants : un plateau de bureaux devenu cabinet médical, une boutique devenue clinique vétérinaire. C'est précisément pour ça que Libeskind nous intéresse. Ses projets les plus célèbres posent, à une autre échelle, la question que se pose chaque porteur de projet qui visite un local : qu'est-ce qu'on garde, qu'est-ce qu'on ajoute, et comment on fait lire la différence ?
Berlin, 2001 : l'extension qui n'a pas de porte
Le Musée juif de Berlin, c'est d'abord un bâtiment baroque de 1735, l'ancien Kollegienhaus. Libeskind gagne le concours de son extension en 1989. Le bâtiment est achevé en 1999 ; vide, il attire plus de 350 000 visiteurs avant même d'accueillir ses collections, en septembre 2001.
Le geste est radical : un volume en zigzag vêtu de zinc, qui ne reprend ni la hauteur, ni les ouvertures, ni la matière de son voisin. Et surtout, l'extension n'a pas d'entrée propre. On y accède depuis le bâtiment ancien, par un passage souterrain. L'ancien reste la porte ; le neuf est ce qu'on découvre en passant dessous.

Dresde, 2011 : le coin planté dans l'arsenal
Le Musée d'histoire militaire de la Bundeswehr occupe un arsenal de la fin du XIXᵉ siècle, néoclassique et parfaitement symétrique. Libeskind le traverse d'un coin d'acier et de verre qui en brise la façade principale. La pointe est orientée vers la zone où a commencé le bombardement de la ville, en février 1945 : l'extension raconte quelque chose que le bâtiment d'origine ne pouvait pas dire.
Le musée rouvre en octobre 2011. C'est, avec Berlin, l'une des deux œuvres mises en avant à l'annonce du Praemium Imperiale.

Toronto, 2007 : le cristal sur le musée de 1914
Au Royal Ontario Museum, ouvert en 1914, Libeskind ajoute en 2007 le Michael Lee-Chin Crystal, un assemblage de prismes d'aluminium et de verre qui semble sortir du bâtiment historique en pierre. Il a été beaucoup critiqué, et beaucoup photographié. Les deux vont souvent ensemble.

Anvers, en chantier : une couronne sur une tour protégée
Le projet qui nous parle le plus est en cours. La Boerentoren d'Anvers, tour Art déco de 1932 et l'un des premiers gratte-ciel d'Europe, est un monument protégé. Libeskind la transforme pour la Phoebus Foundation : façades et ossature d'acier conservées, intérieurs entièrement repris, et une couronne de verre et d'acier au sommet, avec un belvédère ouvert au public. Le chantier se visitait encore mi-septembre, lors des Journées du patrimoine.
C'est de la réhabilitation au sens plein : un bâtiment de bureaux fermé devient un lieu public, sans qu'on touche à ce qui le rend protégé.


Et en Île-de-France : Issy-les-Moulineaux
Plus près de nous, Studio Libeskind a dévoilé en 2025 le Fan d'Issy, un ensemble mixte (bureaux, hôtel, commerces, logements dont un tiers sociaux) aux façades plantées. Il doit s'élever au-dessus de la future gare Issy de la ligne 15 Sud. Ce n'est pas une réhabilitation, mais c'est un signal : un architecte connu pour ses musées vient dessiner un morceau de ville banale, à côté d'une gare.
Ce qu'on en retient, nous, pour un local de 150 m²
On ne recommandera à personne de fendre la façade de sa pharmacie. Mais la leçon de Libeskind ne tient pas à l'ostentation. Elle tient à trois choses qui valent à toutes les échelles :
- L'existant décide de l'accès. À Berlin, on entre par l'ancien. Dans un local commercial, c'est la même chose : les dégagements, la façade, les réseaux existants fixent l'organisation bien avant le plan d'aménagement.
- Le neuf ne fait pas semblant. Une cloison, un faux plafond, une devanture neuve se lisent comme neufs. Imiter l'ancien coûte cher et vieillit mal ; assumer l'écart coûte moins et dure plus.
- On garde ce qui fait la valeur, on reprend le reste. À Anvers : l'enveloppe et l'ossature. Dans un local : la structure, la hauteur sous plafond, la vitrine. Tout le reste se discute.
C'est aussi le thème des Journées nationales de l'architecture de cette année, du 15 au 18 octobre : Réhabiliter : bâtir l'avenir. Et c'est l'objet de notre dernier guide.
→ Le guide « Transformer un local existant », gratuit : destination, autorisation ERP, ce que le local cache, calendrier réel. https://xileades.com/ressources/guide-transformer-local-existant?utm_source=journal&utm_medium=article&utm_campaign=libeskind
Photos : voir les crédits sous chaque image. Toutes sont sous licence Creative Commons ou dans le domaine public, via Wikimedia Commons.
Sources
- Praemium Imperiale 2026 : Dezeen, 08/09/2026 ; Architecture Today (cérémonie le 28/10 à Tokyo) ; ArchDaily.
- Boerentoren : Studio Libeskind ; ION ; Open Monumentendag Antwerpen 2026.
- Fan d'Issy : Dezeen, 03/03/2025 ; Studio Libeskind.
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